en Ecosse et en Irlande

Sorj Chalandon – Retour a Killybegs

 Sorj Chalandon, né en 1952, a été 34 ans journaliste à Libération avant de rejoindre Le Canard Enchaîné. Ses reportages sur l’Irlande du Nord et le procès Klaus Barbie lui ont valu le Prix Albert-Londres en 1988. Il a publié, chez Grasset, Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008) et La légende de nos pères (2009).

Une nuit de décembre 2005, j’ai écrit le mot effroi sur mon carnet. Le premier qui m’est venu. Je l’ai entouré de dizaines de cercles noirs, jusqu’à ce que le papier cède. Je venais d’apprendre que Denis, un ami irlandais, trahissait son pays depuis 20 ans. Et son combat, et sa famille, et tous ceux qu’il avait serrés dans ses bras. Effroi, ce fut le premier mot. Il a donné naissance à Mon traître, publié chez Grasset en 2008.
Ce livre était un roman. Un masque. J’avais vieilli mon traître, changé son histoire. Je lui avais sculpté un autre visage, donné un autre regard que le sien. Et moi, je m’étais fait luthier. Pas journaliste. Surtout pas. Qu’est-ce qu’un journaliste pouvait bien faire dans une histoire d’amour ? Dissimulé derrière l’effroi d’Antoine le Français, j’ai ainsi raconté l’histoire de Tyrone l’Irlandais.
En secret aussi, j’essayais de comprendre, d’accepter, de ne pas cesser de l’aimer. Avec la trahison, la confiance était pourtant morte, et aussi l’amitié, la dignité et tellement de certitudes. Quatre mois plus tard, Denis était assassiné. Alors j’ai tué Tyrone à sa suite.
Après la publication de Mon Traître, le tombeau est resté ouvert. J’avais écrit Tyrone pour pleurer Denis mais soudain, les deux fantômes me demandaient des comptes. Le vrai, abattu au fusil de chasse. L’autre, à peine masqué par mes mots. Je n’avais pourtant pas condamné mon traître et Antoine n’avait pas jugé le sien. J’avais essayé de les écouter, de les regarder, de les comprendre. Mais cela n’a pas suffit à leur repos. Et je n’étais pas apaisé.
Quelque chose manquait à la cérémonie des adieux.
Aveuglé par la souffrance d’Antoine, j’en avais oublié Tyrone. Son histoire me manquait. Il me manquait aussi. Alors j’ai décidé de le rejoindre.
Pour écrire Retour à Killybegs, je me donc suis glissé deux ans dans la peau du traître. Il est le narrateur de ce roman. Il raconte son enfance misérable, les coups du père, les bombes allemandes, les balles anglaises, son amour de république, la première arme au creux de sa main, les humiliations, les privations, l’extrême violence, ses jours et ses nuits de cachot. Il raconte sa trahison. Le piège anglais refermé sur sa gorge. L’argent ennemi glissé dans sa poche. Sa crainte de mourir, sa terreur de vivre. Cette communauté qui était la sienne, ces amis devenus étrangers, cette fraternité qu’il frappe dans le dos. Il raconte une vie sans sommeil, sans appétit, sans goût, sans couleur, sans plus rien. Il raconte sa femme, qui dort à ses côtés et ne se doute pas. Il raconte son fils si fier de lui. Il raconte sa terre devenue grise, son ciel passé au noir, la pluie qui ne le quitte plus. Il raconte son drapeau délavé, sa république blessée. Il raconte l’Irlande brusquement hostile. Il raconte sa peur de traître, sa solitude de traître, son désarroi de traître. Et je l’accompagne jusqu’au bout de sa nuit.
Dans Mon traître, je demandais au lecteur de partager la douleur du trahi. Dans Retour à Killybegs, je lui offre de partager l’effroi de la trahison.
– Lui as-tu pardonné ?
Mille fois, j’ai entendu cette question. Effacer ? Je ne dois pas. Oublier ? Je ne peux pas. Mais je n’éprouve plus de rancœur. » S. C.

Extrait/Site de l’editeur/ Grasset

Les premieres lignes :

Parmi les extraits que j’ai preferes, la derniere rencontre avec Antoine :

 <<Ma veste humide, mon vieux pull de laine, mon écharpe d’hiver, son manteau glace. J’ai senti la pauvreté des couvertures de Long Kesh. Ce mélange écœurant, d’aigre, d’homme et de chien. Nous sommes restes comme ca.

J’aurais pu lui répondre.

Il était pour moi à la fois un étranger et mon peuple. Celui qui m’avait vu et celui qui ne me verrait plus jamais. Il était le petit Francais et toute cette Irlande qu’il suivait pas à pas. Il était un peu de Belfast, un peu de Killybegs, un peu de nos vieux prisonniers, de nos marches, de nos colères. Il était le regard de Mickey, le sourire de Jim. Il était de nos victoires et de nos défaites. Il avait tant et tant aime cette terre qu’il en était.>>

ou encore le passage sur son fils:

<<Enfant, Jack aimait Killybegs. Il transportait l’eau du puits, il rêvait devant les bougies. Il faisait des ombres fantastiques  a la clarté  de la lampe- tempête, il marchait sur le port en riant aux bateaux. Des heures durant, il escaladait les monts pelés, les murets de pierre à l’ infini, il bataillait jusqu’a la taille avec les fougères rousses. Il rêvait des ilots, a perte de vue, qui moutonnaient la mer. Sheila voulait rentrer au bout de trois jours, mais Jack la suppliait de rester encore un peu. Pour lui c’était une maison de trappeurs, d’Indien, un cottage d’avant la famine, lorsqu’on ne comptait pas encore les pommes de terre fumantes dans le plat. Même devenu Fianna, il restait un enfant. A Belfast, il avait le front mauvais, les mains tout abimées de briques, il sentait l’essence et la colère. Je voyais dans ses yeux des éclats de Tom Williams et j’avais peur pour lui. Mais ici, a Killybegs, il jetait une canne a pèche sur son épaule, traquait le mulet et rentrait par la lande, en frappant les fourres d’une branche de chêne pour éloigner les mauvaises fées.>>

http://www.liberation.fr/livres/01012360129-honorer-son-traitre

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