en Ecosse et en Irlande

Gens de Dublin de John Huston (1987)

Titre original – The Dead

D’apres la nouvelle de James Joyce

Critique Liberation  | 16 décembre 2009

Huston, géant de Dublin

Au début du film, il y a deux vieilles sœurs (et leur jeune nièce) qui s’agitent à l’étage de leur maison dublinoise parce que, comme tous les ans, elles organisent une fête pour l’Epiphanie et que c’est le branlebas de combat alors que les premiers invités arrivent. Proust parle de l’âge comme d’échasses rendant la marche «difficile et périlleuse», elles donnent surtout ici de nouveaux angle et prise de vue. C’est d’en haut que les choses et les êtres apparaissent et cette élévation est à tous points de vue la caractéristique du film.

Gens de Dublin date de 1987 et c’est cette année-là, peu après avoir terminé ce qui restera donc son dernier film, que meurt John Huston, réalisateur, entre autres, au cours du demi-siècle précédent, du Faucon maltais, de Moby Dick, Reflets dans un œil d’or et Au-dessous du volcan. C’est dire que le réalisateur américain était familier des adaptations. Le titre est celui d’un recueil de nouvelles de James Joyce dont le film s’inspire de la plus longue qui est la dernière, «les Morts» (le titre original est The Dead). 1987 est aussi l’année du Festin de Babette et les deux films sont liés par le rôle à la fois simple et central offert à un repas, et ici aussi aux chants, aux danses, aux déclamations de poèmes qui l’accompagnent ainsi qu’au retour chez soi de deux des invités, le neveu des deux sœurs et sa femme Gretta. On pourrait croire qu’il ne se passe rien mais tout est magnifique, les acteurs en premier, et la mort apparaît vite, visuellement, mentalement, tout autour des vieilles hôtesses. L’une aurait pu faire une carrière de cantatrice et montre ce qui lui en reste tandis qu’elle n’a plus d’oreille, qu’il faut lui répéter les compliments qu’elle n’a pas entendus et qu’elle accueille avec joie et soulagement, comme si elle avait eu peur que ce soit l’année de trop. L’autre est plus concentrée sur la réussite pratique de la fête, qu’on ne parle pas politique, que tout soit bien cuit. John Huston filme en temps quasiment réel un mouvement permanent, celui de petites choses, certes, de petits événements mais d’événements quand même pour qui les vit. L’air de rien, tout devient rapidement poignant.

Comment filmer les morts? Tels qu’ils sont présents dans la mémoire et le corps des vivants, tels qu’ils sont présents chez les vivants dont on ne sait pas s’ils seront encore là pour l’Epiphanie de l’année prochaine. Au moment de quitter la fête, Gretta s’immobilise un instant dans l’escalier parce qu’un air de musique, un chant vient de l’atteindre.

Le cadre la transforme alors en une sorte d’image religieuse, mystique, presque en une sainte -et toute la fin du film est comme l’explication, le commentaire bouleversant de cette situation.

La générosité était le sujet de l’œuvre de Joyce et l’est aussi de celle de Huston. Gens de Dublin est un film d’amour: il montre comme on peut découvrir ce sentiment en soi rien qu’en le constatant chez une autre pour un autre. C’est janvier, il neige sur l’Irlande et sur ses tombes. En voix off, sont prononcées les dernières pages du texte, tel un monologue intérieur (technique que Joyce rendra célèbre en littérature avec celui de Molly Bloom à la fin d’Ulysse), tandis que la caméra abandonne le huis clos pour des images de campagne. Il y a beaucoup de petits rien mais aucun geste, aucun mouvement subalterne. Avec une délicatesse infinie et une brutalité vitale, le film s’insère dans les émotions disparues et ressuscitées, dans les amours partagées à distance, dans le temps, dans l’espace. Il y a soudain une magie modeste de John Huston qui fut toujours passionné par l’échec sans que l’humilité soit pour autant sa marque de fabrique esthétique. Une légèreté prend ici possession des drames les plus lourds. Gens de Dublin montre comment respirent les morts. Mathieu Lindon

 

Portrait :

http://lepasseurcritique.blogspot.com/2011/12/portrait-john-huston.html

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Une Réponse

  1. Pour moi la grâce totale, la quintessence d’un pays et d’une époque, un chef d’oeuvre impérissable, vu dix fois et lu et chroniqué…

    3 janvier 2017 à 3 h 54 min

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