en Ecosse et en Irlande

En lisant Tourgueniev

Il y a quelques jours disparaissait William Trevor.

S’il fallait choisir l’un de ses livres, ce serait peut-être  » En lisant Tourgeuniev », paru en 1996

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Critique CROM Nathalie – La Croix , le 09/09/1996

Il y a loin de la sauvage Irlande, vouée aux tourbières et aux rafales, à cette campagne anglaise du Devon si aimablement domestiquée, ces villages engourdis sous le soleil de fin d’été, ces routes dont le tracé doucement sinueux semble avoir été imaginé pour offrir à chaque instant au regard un paysage neuf de collines aimables, quadrillées de haies soignées et de sillons bien droits. Sans qu’on sache très bien s’il ne s’agit pas là d’une façon plaisante de signifier qu’il est souvent vain de tenter de définir de trop près les motifs qui guident les actes de chacun, l’Irlandais William Trevor explique par l’existence, à la périphérie de Londres, d’un panneau routier indiquant l’elliptique direction « Vers l’ouest » sa décision, il y a quinze ans, de s’installer ici, en cet enclos parfait posé au fond d’un confortable vallon.

La vénalité de dire ? Voilà conviction qui paraît pourtant bien mal convenir à un homme de plume, aujourd’hui sexagénaire, souriant et réservé, dont la bibliographie recense quelque 25 livres, romans et recueils de nouvelles, qui font de lui l’écrivain irlandais le plus connu, le plus traduit. Certitude il y a, plutôt, chez William Trevor, qu’il est au plus profond des êtres un noyau indicible, une zone opaque où se joue leur vie, et que la difficile tâche que s’assigne l’écrivain est d’approcher de ce coeur ténébreux, en toute conscience de son inaccessibilité.

Avant les mots, c’est de la pierre, du bois, du fer, dont usa Trevor pour faire se dresser des personnages, naître des existences. De seize années consacrées au métier de sculpteur, ne témoignent aujourd’hui, dans la maison du Devon, ici contre un mur, là sur une étagère, que quelques bas-reliefs tourmentés, quelques structures complexes de métal. « Je n’aimais pas la façon dont évoluait, comme malgré moi, mon travail. Les formes devenaient trop abstraites et je ne parvenais pas à sortir de cette voie… »

Le voilà donc qui commence à écrire. Sans se soucier des théories, privilégiant la simplicité, la linéarité plus que les échafaudages savants, la description minutieuse plus que la pure spéculation psychologique. Bâtissant, avec une économie de moyens qui la fait admirer des minimalistes américains, des récits sans tumulte, sans haussement de ton, parfois à peine des histoires : une existence banale, souvent triste, saisie en un instant où quelque infime secousse ébranle le quotidien, soudain fragilise, libère, torture, défigure, avant que se referme le gouffre, que s’apaise la violence, que s’enfouissent de nouveau les secrets, que redevienne lisse la surface. « J’entends souvent dire que mes livres ne mettent en scène que des désaxés. Je dois bien admettre que c’est un peu vrai, mais pas tout à fait vrai. Cet état est le leur quand je braque la lumière sur eux, ils sont « anormaux », déments parfois, juste le temps de la nouvelle ou du roman. Ensuite, quand l’histoire est achevée, ils retournent à la vie normale, au calme. Ceux qu’on définit comme inadaptés, les êtres qui ne parviennent jamais à s’intégrer à la société, cela ne me concerne pas vraiment. Je m’intéresse aux « désaxés temporaires », parce qu’ils sont un miroir possible pour chacun de nous. »

Une instantanéité qui explique, sans doute, l’attirance pour la forme brève. Ils sont là, les authentiques joyaux nés de la plume de cet inconditionnel des Gens de Dublin, de Joyce, dans ces éclats de vie auxquels il est hélas en France peu permis de goûter, les deux recueils traduits l’ayant été, dans les années 80, par deux maisons d’édition aujourd’hui disparues (1). On connaît désormais mieux ses romans, dont les Editions Phébus ont entrepris depuis trois ans la traduction régulière.

Entamée par le prodigieux En lisant Tourgueniev (2), elle se poursuit cet automne par Le Voyage de Felicia, reconstitution lente et minutieuse de la terrifiante descente aux abîmes d’une jeune Irlandaise débarquée en Angleterre à la recherche d’un amant envolé, arpentant pour le trouver les sinistres banlieues d’une ville industrielle sombrée dans la pauvreté, croisant pour sceller son infernal destin la route du trop aimable Mr. Hilditch, dont la douceur bonhomme dissimule d’hallucinants desseins.

Un thriller véritable, où l’art de Trevor se manifeste dans l’acuité du regard porté sur la relation qui se tisse entre la naïve Felicia _ « L’Irlande est véritablement la part la plus innocente de l’Europe. Je veux dire par là la plus candide. Je ne pense pas que vous trouviez des gens de la sorte ailleurs… » _ et son bourreau, et par la sorte d’extrême douceur avec laquelle il conte le cauchemar.

L’Irlande, quittée il y a plus de quarante ans, n’est jamais absente des pages de Trevor, soit qu’elle constitue directement le décor d’austérité, de tourment, de tonicité mêlés, ou qu’elle soit présente par la mémoire d’un personnage, comme un indestructible héritage où la gravité le dispute à l’ironie. « Je suis né à Cork, dans une famille protestante ; j’ai vécu en Irlande plus de vingt ans, et je ne l’ai pas fuie : j’en suis parti parce que je n’y trouvais pas de travail.

« Et j’ai souvent pensé que si je n’avais pas quitté Cork de ma vie, je n’aurais jamais écrit. D’une certaine façon, il y a un danger à demeurer trop dans son élément, là où l’on naît. Pour que vienne le besoin d’écrire, il faut se placer en position inconfortable. Ici, en Angleterre, je suis un étranger, et c’est là une situation où l’on garde l’esprit ouvert. »

Nathalie CROM

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